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La contre-révolution en Russie commence en octobre 1917 : critique de la gauche communiste


 
 Il faut être clair : la contre-révolution en Russie ne commence pas en 1921. Elle commence avec la prise du pouvoir par les bolcheviks en octobre 1917.

C’est précisément sur ce point qu’une grande partie de la gauche communiste commet une erreur d’analyse . En faisant de 1921, de Kronstadt ou de la mise en place de la NEP le moment de la contre-révolution, elle conserve implicitement une lecture d’un bon bolchevisme et d’un mauvais  selon laquelle la révolution bolchevique aurait été authentiquement révolutionnaire pendant plusieurs années avant de dégénérer. Cette lecture est complètement erronée.  

Le problème fondamental apparaît dès octobre 1917 : un parti politique s’empare du pouvoir d’État et  exerce  la dictature sur le  prolétariat. Les soviets cessent progressivement d’être conçus comme des organes autonomes de la classe ouvrière pour être intégrés à un appareil d’État dominé par le pouvoir bolchevique, notamment à travers le Comité exécutif central panrusse des Soviets (CEC), qui devient l’organe suprême du pouvoir d’État entre les congrès des Soviets. La question n’est donc pas simplement de savoir si Lénine a commis des erreurs, si la guerre civile a provoqué la militarisation ou si la bureaucratie stalinienne est apparue plus tard. Le problème est structurel : le pouvoir politique est confisqué par un parti qui prétend représenter les travailleurs. C’est là que commence la contre-révolution !

La gauche communiste affirme souvent que la révolution aurait été vaincue progressivement sous l’effet de l’isolement international, de la guerre civile, de la pénurie et de la bureaucratisation. Ces facteurs ont évidemment joué un rôle considérable. Mais les invoquer pour repousser la contre-révolution à 1921 revient à passer à côté de la question fondamentale : une révolution ouvrière peut-elle être considérée comme victorieuse lorsque les travailleurs sont politiquement subordonnés au parti qui prétend parler en leur nom ?

La réponse est bien évidemment non : les soviets sont liquidés de leur liberté de décision et d’action, complètement vidés de leurs fonctions décentralisatrices. La Terreur rouge de 1918 va entraîner la persécution des anarchistes et de toutes les autres tendances politiques opposées au pouvoir bolchevique. La Tchéka devient l’un des principaux instruments de cette répression, avec des arrestations, des exécutions et des internements. Cette politique répressive s’étendra progressivement aux socialistes-révolutionnaires de gauche  et à d’autres opposants politiques, jusqu’à l’élimination de toute opposition organisée au pouvoir bolchevique.Dans le même temps, la situation économique se dégrade fortement dés 1918.  Voline décrit dans « La Révolution inconnue » l’aggravation des pénuries et la désorganisation de la production, dues à la mauvaise gestion et à la centralisation croissante de l’appareil d’État bolchevique. Les nombreuses entreprises en Russie  connaissent des difficultés d’approvisionnement, des pénuries de matières premières et une baisse importante de leur production, ce qui remet fortement en question le déterminisme économique marxiste et montre les limites d’une conception qui réduit les transformations sociales aux seules conditions économiques.

 

Kronstadt n'est donc pas le commencement de la contre-révolution. Kronstadt révèle brutalement une contre-révolution déjà engagée. La répression des insurgés qui réclamaient notamment davantage de démocratie directe soviétique  montre jusqu'où le pouvoir bolchevique était prêt à aller pour préserver son monopole politique.De même, la NEP ne constitue pas à elle seule le moment où la révolution aurait cessé d'être révolutionnaire. Elle représente une nouvelle étape dans une situation déjà profondément transformée en capitalisme d’état.

La différence avec une partie de la gauche communiste est donc fondamentale. Celle-ci peut critiquer Lénine, le parti bolchevique, la répression et la bureaucratisation tout en conservant une périodisation qui fait de 1917 une révolution prolétarienne victorieuse et de 1921 son basculement contre-révolutionnaire. Une position véritablement anti-bolchevique doit aller plus loin : le problème n'est pas que le bolchevisme aurait mal tourné ; le problème est que la prise du pouvoir par le parti bolchevique constitue elle-même une rupture avec l'autonomie révolutionnaire des travailleurs. Il est donc nécessaire, dans cette logique, de rejeter toute figure d’autorité et tout culte du chef, qu’il s’agisse de Lénine ou de tout autre individu prétendant parler au nom du prolétariat. Aucun individu,  ne peut se substituer à l’action autonome des travailleurs ni prétendre détenir une vérité révolutionnaire qu’ils devraient suivre. C’est précisément cette prétention à parler au nom du prolétariat, à se présenter comme son représentant exclusif et à imposer une vérité politique venant d’une colonne vertébral qui doit être rejetée. On peut  qualifier cette posture de «populisme ouvrier  : elle consiste à reprendre le langage marxiste et les revendications ouvrières pour se présenter comme la seule force capable de résoudre les problèmes du prolétariat,  en entretenant une logique de chef sauveur du « peuple »  et de vérité politique absolue. Il s’agit donc de rejeter toute conception de la formation révolutionnaire en parti d’avant-garde prétendant représenter le prolétariat. Une telle structure reproduit une séparation entre une minorité chargée de diriger, d’organiser et de décider, et une majorité appelée à suivre et à exécuter. Elle  produit une nouvelle couche bureaucratique et  reproduit les rapports hiérarchiques propres à la société capitaliste. Or, la révolution sociale ne consiste pas à remplacer une classe dirigeante par une autre : elle vise à abolir les rapports de domination, la hiérarchie et le pouvoir politique lui-même.

La libération des travailleurs ne pourra être que l’œuvre des travailleurs eux-mêmes.

C’est précisément pourquoi octobre 1917, et non seulement 1921, doit être placé au centre de la critique anti-bolchevique de la révolution russe.

 


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